21.04.2017, 00:01  

Les Italiens tannent Bruxelles

Abonnés
chargement
Une ONG dénonce les mauvaises conditions de travail dans les tanneries transalpines.
Par Pierre-André Sieber

L’ONG suisse Public Eye dénonce des pressions sur une enquête concernant les ouvriers des tanneries.

En acceptant de financer «Change your shoes», un vaste projet d’enquêtes mené par une coalition d’ONG sur les filières mondiales du cuir et de la chaussure, elle ne s’attendait pas à une telle affaire. Elle, c’est la direction générale de la collaboration internationale et du développement de la Commission européenne (DG Devco) installée à Bruxelles. A la suite de...

En acceptant de financer «Change your shoes», un vaste projet d’enquêtes mené par une coalition d’ONG sur les filières mondiales du cuir et de la chaussure, elle ne s’attendait pas à une telle affaire. Elle, c’est la direction générale de la collaboration internationale et du développement de la Commission européenne (DG Devco) installée à Bruxelles. A la suite de révélations sur les conditions de travail en Italie, elle a dû faire face au courroux de l’Unic, l’organisation faîtière des tanneries de la Péninsule. C’est ce que révèle l’ONG suisse Public Eye.

Tout commence en Toscane l’une des trois plus grandes régions dévolues à l’art de la tannerie en Italie. Avec son équipe, Francesco Gesualdi (67 ans), engagé à la tête du Centro Nuovo Modello di Sviluppo, se rend dans les ateliers et usines de Santa Croce sull’Arno, une petite ville située entre Pise et Florence, pour récolter des témoignages.

Le constat qu’il dresse dans «A tough story of leather» («La rude histoire du cuir») est accablant: infractions à la loi en matière d’embauche, de salaires et de sécurité ainsi que conditions de travail précaires. Le résultat est publié sur internet.

Réaction rapide

Les réactions ne tardent pas. Un mois après la publication, la DG Devco de Bruxelles contacte la coalition d’ONG «Change your shoes» pour lui faire part de récriminations de deux associations professionnelles italiennes. Motifs: l’enquête pourrait nuire à la confiance des consommateurs dans l’industrie de la chaussure et du cuir et décourager les jeunes de travailler dans cette branche. La DG Devco organise une entrevue à Bruxelles à laquelle s’invite l’Unic, accompagnée de deux avocats. Le ton monte. La faîtière des tanneries italiennes menace «Change your shoes» d’un dépôt de plainte pour diffamation envers l’industrie.

La DG Devco intervient pour atténuer les désaccords. «Change your shoes» doit retirer le rapport «A tough story of leather» (Italie) et l’industrie ne portera pas plainte. «Ils nous demandaient de ne pas respecter nos engagements pour éviter de déplaire à l’industrie. (…) Il s’agit clairement d’une mesure d’intimidation (…)», constate Francesco Gesualdi qui n’a pas pu assister à la réunion.

Rapport retiré puis remis

Toujours est-il que le rapport est retiré du site des organisations italiennes. Une entrevue est organisée à Genève pour conciliation. Echec. Une nouvelle séance a lieu à Bruxelles. Les demandes de l’industrie et de l’UE sont claires: le rapport Italie doit être mis définitivement hors ligne. «Change your shoes» remet alors le rapport en ligne, assorti toutefois de la position de l’industrie et de sa réponse.

Coïncidence? La seconde tranche de subvention allouée à «Change your shoes» n’arrive pas sur son compte. L’UE informe que les versements sont temporairement suspendus, une enquête étant en cours au sujet du rapport Italie.

Vingt-six parlementaires européens demandent à la Commission européenne d’honorer ses obligations et de payer.

Le versement vient quelques jours plus tard. Cependant, 10% des montants sont retenus dans l’attente des résultats de «l’enquête» sur le projet. «Change your shoes» décide de retirer le rapport Italie du budget financé par l’UE: les organisations partenaires financeront elles-mêmes leur travail. L’enquête est remise en ligne sans le logo de l’UE.

Financement externe

Moralité? «Dénoncer les mauvaises conditions de travail dans les usines en Asie ne pose pas trop problème, mais enquêter sur la situation en Europe dérange», observe Géraldine Viret, responsable de la communication de Public Eye. «Cette histoire rappelle que la dépendance à un financement externe comporte toujours certains risques pour les ONG.»

Quant à la DG Devco, elle n’a pas donné réponse à nos questions mais nous a adressé une prise de position. «(...)Après publication du rapport (réd: «A tough story of leather»), la Commission a reçu des plaintes écrites sur le rapport en octobre 2015 et janvier 2016 (...)», écrit-elle dans un mail. «Bien que la Commission n’accepte pas la pression exercée par des organisations industrielles ou autres, elle a accepté d’organiser des réunions pour clarifier la situation (...). Les services de la Commission ont examiné le rapport et ont constaté que cela ne correspond pas aux termes de référence du contrat. Le rapport n’a donc pas été accepté.»

La DG devco ne précise pas de quels termes. Elle conclut en précisant le consortium d’ONG «Change your shoes» a demandé un paiement de 1 308 806 euros (1,4 million de francs) de la part de la Commission. Celle-ci a versé le montant et retenu 16 960 euros de ce paiement qui représentait le coût du rapport.


Vous avez lu gratuitement
une partie de l'article.

Pour la lire la suite :

Profitez de notre offre numérique dès Fr 2.- le 1er mois
et bénéficiez d'un accès complet à tous nos contenus

Je profite de l'offre !
Top