19.05.2017, 00:01  

Duel présidentiel serré en Iran

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Hassan Rohani peut conserver la présidence iranienne si la participation atteint 70 pour cent.
Par Thierry Jacolet

Hassan Rohani va-t-il perpétuer la «tradition» électorale en Iran? Depuis 1981, tous les présidents ont été reconduits pour un deuxième mandat. Après un exercice 2013-2017 mitigé, ce modéré pragmatique âgé de 68 ans n’est pas assuré de sortir vainqueur de l’élection présidentielle qui a lieu aujourd’hui. Il est au coude-à-coude avec Ebrahim Raisi, représentant de la droite populiste...

Hassan Rohani va-t-il perpétuer la «tradition» électorale en Iran? Depuis 1981, tous les présidents ont été reconduits pour un deuxième mandat. Après un exercice 2013-2017 mitigé, ce modéré pragmatique âgé de 68 ans n’est pas assuré de sortir vainqueur de l’élection présidentielle qui a lieu aujourd’hui. Il est au coude-à-coude avec Ebrahim Raisi, représentant de la droite populiste âgé de 56 ans. Les deux autres candidats en lice jusqu’à hier soir, le modéré Mostapha Hachemitaba et le conservateur Mostapha Mirsalim sont condamnés à faire de la figuration.

Hassan Rohani conserve une légère avance sur ses rivaux au premier tour, d’après les derniers sondages. L’abandon du vice-président et candidat réformateur Es-Hagh Jahanguiri lui est profitable. Mais le retrait de Mohammad Bagher Ghalibaf, le maire conservateur de Téhéran, a relancé, lundi passé, les affaires d’Ebrahim Raisi, qui grignote du terrain.

«Hassan Rohani peut encore gagner, mais ce ne sera pas facile face à un adversaire comme Ebrahim Raisi, qui met l’accent sur l’échec économique de Rohani, reproche que lui fait aussi une partie importante de la population», analyse Mohammad-Reza Djalili, ancien professeur de l’Institut de hautes études internationales et du développement (Iheid). Pour Azadeh Kian, professeur de sociologie à l’Université Paris-Diderot, «Rohani a ses chances dans un pays urbain et jeune comme l’Iran».

Levée des sanctions internationales, redressement de l’économie, réformes sociales, libération des prisonniers politiques: Hassan Rohani a été élu sur des promesses qu’il n’a pas toutes tenues. Son principal fait d’armes restera l’accord historique sur le nucléaire, qu’il a arraché, le 14 juillet 2015, aux grandes puissances. A la clé, la levée partielle des sanctions qui isolaient le pays et le retour en grâce sur la scène diplomatique.

En revanche, les réformes économiques et sociales sont encore un vaste chantier. S’il bute sur les Gardiens de la révolution, qui gardent la main sur l’économie, il a tout de même à son actif deux avancées: la réduction de l’inflation – de 40% sous Ahmadinejad à 8% aujourd’hui – et la relance des exportations de pétrole, qui ont retrouvé leur niveau d’avant les sanctions de 2012. Les ventes de brut renflouent les caisses de l’Etat au point de doper la croissance, qui pointait à 6,5% en 2016. Hassan Rohani a cependant échoué à réduire le chômage (12,5% en 2017), qui fait des ravages chez les jeunes (27%).

Malgré l’esprit de tolérance prôné par le président et la demande de la société iranienne, les libertés peinent à progresser. La situation des droits de l’homme s’est même détériorée, le nombre d’exécutions judiciaires explosant. «Hassan Rohani veut diminuer la répression, libérer des prisonniers politiques, mais le pouvoir judiciaire ne le laisse pas faire», observe Azadeh Kian. «Les conservateurs continuent d’intimider la population.»

L’atout numéro un d’Ebrahim Raisi n’est rien de moins que le guide suprême Ali Khamenei, son «parrain». Mais il a aussi l’appui des arcanes du régime, dont le clergé et les Gardiens de la révolution. Défenseur des classes populaires, Ebrahim Raisi est apprécié dans les campagnes et les petites villes de province.

L’autre force du candidat conservateur tient dans les faiblesses du bilan économique de Hassan Rohani, qu’il n’a cessé d’exploiter durant la campagne. Son rival a laissé une partie de la population sur sa faim. Cible de choix d’Ebrahim Raisi, l’accord sur le nucléaire symbolise à ses yeux l’inefficacité de la politique de Rohani. Il est vrai que les habitants attendent toujours le retour sur investissement. «Les Iraniens espéraient de l’accord des retombées importantes dans leur vie quotidienne», souligne Mohammad-Reza Djalili, coauteur de «L’Iran en 100 questions» (éd. Tallandier). «Les détracteurs de Rohani lui reprochent d’avoir survendu l’accord et que les sanctions perdurent.»

La création d’emplois est la priorité du président sortant. Architecte d’un redressement économique en plein chantier, Hassan Rohani compte sur les investissements étrangers pour l’accélérer. «L’Iran a besoin de 200milliards de dollars d’investissements par an pour créer de l’emploi et moderniser son industrie», appuie Azadeh Kian. «Les investisseurs étrangers en Iran n’en ont fait entrer que le dixième depuis la levée des sanctions.»

La faute aux Etats-Unis, qui ont conservé les sanctions dites primaires – les entités américaines ne peuvent vendre, acheter ou fournir des services en ou avec l’Iran. Elles coupent l’élan des banques étrangères, qui craignent de faire le grand saut à Téhéran et d’écoper d’une amende comme BNP Paribas (neuf milliards de dollars). Le climat de tension créé par le président américain Donald Trump, qui a renforcé les sanctions, complique un peu plus la tâche des investisseurs étrangers.

Avec un second et dernier mandat, Hassan Rohani souhaite aussi se débarrasser du reste des sanctions internationales, afin de normaliser ses relations économiques avec le monde extérieur. Autre mission: faire progresser les libertés individuelles.

Ebrahim Raisi a annoncé vouloir créer cinq millions d’emplois dans un pays qui compte 3,2 millions de chômeurs. Il entend augmenter les aides directes aux plus démunis, celles qui avaient contribué à la hausse de l’inflation sous Ahmadinejad. Sans toutefois préciser les sources de financement.

Avocat d’une «économie de la résistance» allergique aux investissements étrangers, ce religieux veut claquer la porte entrouverte par le président sortant. «Pour Raisi, l’économie doit se développer de manière autonome», estime Mohammad-Reza Djalili. «Un président conservateur mènerait une politique de repli et d’isolement à la fois économique et politique.» Il y a du Trump chez Raisi. A la différence que le conservateur iranien s’est engagé, lui, à respecter l’accord sur le nucléaire.

Une participation de 70% et ce sera Hassan Rohani

Le taux de participation sera déterminant lors de cette élection. S’il est élevé (au moins 70% des 56,4 millions d’électeurs), le président sortant Hassan Rohani est assuré d’être réélu.

Les abstentionnistes feront pencher la balance. «Les gens qui normalement ne votent pas et n’aiment pas le régime conservateur vont se donner la peine de se déplacer et voter pour le modéré Rohani», prédit Azadeh Kian, professeur de sociologie à l’Université Paris-Diderot. Pas sûr toutefois qu’il puisse rééditer sa performance de 2013, en obtenant la majorité absolue au premier tour.

Ebrahim Raisi sur les pas du guide suprême

Ils sont tous deux barbus et enturbannés. Ils ont fait des études en théologie à Qom et se disputent la présidence de l’Iran. La comparaison entre Hassan Rohani et Ebrahim Raisi s’arrête là. Le premier est le candidat du camp modéré-réformateur qui regarde vers l’extérieur, tandis que le second est un conservateur de la première heure qui prône l’isolationnisme.

Ebrahim Raisi, c’est un peu la surprise du chef, en l’occurrence celle du guide suprême Ali Khamenei. Cet ancien procureur général de la République islamique était encore inconnu du grand public au début de l’année. Incarnation de l’aile dure du camp conservateur, soutenu par les arcanes du pouvoir, il marche sur les traces de Khamenei, qui fut président (1981-1989) avant de devenir le leader religieux et politique du pays. Car Raisi ambitionne de succéder au guide, âgé de 77 ans, frappé par un cancer en phase terminale. A condition qu’il remporte l’élection du jour.

Le guide l’a placé à vie, en 2016, sur une mine d’or: la puissante fondation de charité Astana Qods Rav, en charge, à Machhad, du mausolée de l’imam Reza, huitième successeur du prophète. Il gère un portefeuille d’actifs immobiliers estimé à 20 milliards de dollars.

Seule ombre au tableau pour cet ancien procureur général de la République islamique: en 1989, après la guerre contre l’Irak, il fut l’un des juges qui ont envoyé à la mort des milliers d’opposants politiques après des procès sommaires. Hassan Rohani ne s’est pas privé de le rappeler durant la campagne: le peuple «va dire une nouvelle fois qu’il ne veut pas de ceux qui n’ont pratiqué que les exécutions et l’emprisonnement durant 38 ans». Ebrahim Raisi, hier fossoyeur des opposants, aujourd’hui défenseur des pauvres...


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