11.10.2017, 00:01

L’indépendance catalane attendra

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Carles Puigdemont a prononcé un discours de 40 minutes sur l’indépendance de sa région.

 11.10.2017, 00:01 L’indépendance catalane attendra

Par MATHIEU DE TAILLAC, Barcelone

CATALOGNE Le leader séparatiste, Carles Puigdemont, a suspendu la déclaration d’indépendance pour laisser une chance au dialogue avec Madrid.

«Les urnes ont dit oui à l’indépendance et c’est le Chemin que je suis disposé à recourir. J’assume le mandat du peuple qui veut que la Catalogne soit un État indépendant sous forme de République», a d’abord annoncé le président régional catalan, l’indépendantiste Carles Puigdemont. Avant de préciser, une minute plus tard: «Nous proposons que le Parlement suspende cette...

«Les urnes ont dit oui à l’indépendance et c’est le Chemin que je suis disposé à recourir. J’assume le mandat du peuple qui veut que la Catalogne soit un État indépendant sous forme de République», a d’abord annoncé le président régional catalan, l’indépendantiste Carles Puigdemont. Avant de préciser, une minute plus tard: «Nous proposons que le Parlement suspende cette déclaration pour entamer un dialogue afin d’arriver à une solution qui soit le fruit d’un accord».

Cette position d’équilibriste reprend la proposition d’un député européen du parti de Puigdemont, qui proposait d’imiter la voie slovène, pays qui lui aussi suspendit une déclaration d’indépendance pour négocier avec le pays qu’il souhaitait quitter, la Yougoslavie chancelante.

Au terme d’un discours de 40 minutes face au parlement régional catalan, Puigdemont a justifié sa proposition par une volonté de «désescalade». Le président catalan a reconnu la pluralité de ses citoyens et cité les manifestations différentes qui, en une semaine depuis le controversé référendum d’autodétermination, ont agité le quotidien des Catalans.

Tergiversations

Jusqu’au bout, Puigdemont a hésité sur le contenu du message qu’il devait adresser, hier soir, au Parlement régional. A 18h, l’heure prévue pour son discours, il réclamait une heure de plus avant de se diriger à la Chambre. Son entourage parlait de «contacts internationaux» pour justifier ce retard.

Du côté de l’opposition unioniste, le dirigeant en Catalogne du Parti populaire (PP, droite), la formation de Mariano Rajoy, expliquait que le retard se devait au contraire à un désaccord au sein du bloc indépendantiste. La CUP, le plus petit parti du Parlement catalan, tient un discours anticapitaliste et antisystème, et occupe les positions les plus intransigeantes en matière d’indépendance.Ces tergiversations de dernière minute illustraient en tout cas les très grandes difficultés de Puigdemont pour trouver la formule idéale.

Il était impossible de satisfaire l’ensemble d’une société catalane profondément divisée par la question indépendantiste, impossible même de réjouir tout le monde au sein du très hétéroclite camp sécessionniste. Pendant une semaine, depuis l’annonce des résultats provisoires du référendum d’autodétermination, chacun a tenté de faire parvenir sa petite Musique souverainiste à l’oreille de Puigdemont.Parmi les plus radicaux, la CUP, pour qui il était hors de question de s’éloigner d’un iota de la Déclaration unilatérale d’indépendance, une DUI, selon le sigle consacré, pure et dure, à effet immédiat.

Les deux grandes organisations indépendantistes, l’ANC et Omnium, ont un discours un peu plus lissé sur la forme mais globalement similaire sur le fond. À ERC, le parti de centre gauche de longue tradition indépendantiste, aucune voix dissidente ne s’était fait entendre.

Au PDECat, en revanche, le parti de centre droit dont est issu Puigdemont, certains avaient appelé de manière plus ou moins implicite à renoncer à la déclaration d’indépendance. Santi Villa, par exemple, conseiller (ministre régional) aux Entreprises, avait réclamé un «cessez-le-feu» qui aurait consisté à ce que ni le gouvernement catalan ni le gouvernement espagnol ne prennent de mesures unilatérales.

Une voix influente

Entre les deux, certains, notamment au PDECat, demandaient de moduler la déclaration. Ils ont finalement emporté la partie. Et à l’extérieur du bloc indépendantiste, une voix influente s’était fait entendre.

La Maire de Barcelone, Ada Colau, proche de Podemos (gauche radicale), a toujours maintenu un difficile entre-deux, à l’image de son électorat que l’on sait divisé sur la question. Favorable jusque-là au principe d’un référendum d’autodétermination, Colau a pris ses distances lundi soir. «Les résultats du 1er octobre ne peuvent pas être un feu vert pour proclamer l’indépendance», a-t-elle lancé à Puigdemont, en allusion au scrutin tenu dans des conditions ne permettant pas de garantir la sincérité du vote. Hier soir, des sources du gouvernement central citées par plusieurs journaux espagnols assuraient que cette déclaration implicite était «inadmissible» et annonçaient des mesures «imminentes». le figaro

«une déclaration contraire à la constitution»

Le vital article 155

Ada Colau, la maire de Barcelone, a aussi réclamé un geste de dissension à Mariano Rajoy. Le chef du gouvernement ne devrait pas, dans son opinion, appliquer l’article 155 de la Constitution, qui permet au pouvoir central d’exercer directement certaines prérogatives exercées habituellement par le gouvernement catalan.

Cet article 155 est dans la bouche de tous les analystes: jamais appliqué depuis l’adoption de la Constitution, en 1978, il prévoit, «si une Communauté autonome ne respectait pas les obligations de la Constitution et des lois, ou si elle agissait de manière à porter gravement atteinte à l’intérêt supérieur de l’Espagne», que le gouvernement puisse, après avoir officiellement requis à la région de rentrer dans le rang et obtenu l’autorisation du Sénat, «donner ses instructions à toutes les autorités de la Communauté autonome».

«Du point de vue du droit international, on parle du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Mais ce droit s’applique différemment, selon qu’il s’agit des peuples soumis à domination coloniale ou étrangère et aux peuples constituant déjà un Etat indépendant», rappelle Marcelo G. Kohen, professeur de droit international à l’Institut de hautes études internationales et du développement, à Genève. «Pour ces derniers, le droit international laisse la question aux droits internes respectifs. Il faut regarder comment ces principes s’appliquent dans le contexte national. Dans le cas de la Catalogne, la chose est claire: une déclaration d’indépendance est contraire à la constitution espagnole.» Cette Constitution affirme que la souveraineté nationale réside dans le peuple espagnol tout entier, souligne le professeur. «En même temps elle reconnaît le droit à l’autonomie des différentes régions qui composent l’Espagne. Mais, pour qu’une communauté autonome devienne indépendante, cela signifie une modification de la Constitution.»

Cette procédure est complexe: Il faut une majorité des deux tiers des deux Chambres du parlement, explique l’expert. Elles doivent accepter de modifier la Constitution, puis les deux chambres doivent se dissoudre. Ensuite, il y a une élection et les nouveaux élus doivent ratifier par deux tiers la modification. En cas de oui, tous les citoyens espagnols votent... «Donc oui, il y a très peu de chance qu’une séparation puisse être acceptée», selon Marcelo G. Kohen.

Même l’Union européenne ne veut pas de cette séparation, poursuit Nicolas Schmitt, docteur en droit à l’Université de Fribourg. «Un Etat qui ferait sécession se retrouverait hors de l’Europe avec les mêmes problèmes terribles que la Suisse à régler ses relations avec l’UE. De ce point de vue-là il faut bien se rendre compte que le référendum est plus un cri du cœur, un appel au secours. Mais c’est très difficile à matérialiser. C’est pour ça qu’il faudrait des négociations, et c’est pour ça que l’attitude de Rajoy est un peu stupide: s’il avait été beaucoup plus à l’écoute de la Catalogne, toute cette histoire ne se serait jamais passée.» Et c’est pour ça, soutient Nicolas Schmitt, que des questions comme le fédéralisme ou la décentralisation sont extrêmement importantes: «Cela permet d’avoir à l’intérieur d’un Etat l’équivalent de l’indépendance. Le fédéralisme permet de concilier les avantages de l’unité avec la préservation d’une identité régionale très forte. Ce qui est terrible en Catalogne, c’est que l’Espagne était pratiquement considérée comme un Etat fédéral, et Rajoy vient de montrer que ce n’était pas du tout le cas. Il s’est, au contraire, montré hypercentralisateur.»

«Le gouvernement espagnol aurait simplement pu considérer que le référendum n’était pas un référendum d’autodétermination, et par conséquent, qu’il n’avait aucun effet juridique. Mais pas essayer de réprimer ou d’empêcher sa tenue. C’était une grosse erreur à mon avis», enchaîne Marcelo G. Kohen. «C’est vraiment une situation désastreuse, car on a atteint un point de non-retour», déplore Nicolas Schmitt. kessava packiry


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